Témoignagez


 

Pourquoi ce projet ?

L’exploitation cinématographique au Liban est une des plus dynamiques de la région. Pourtant, elle a connu une rupture brusque avec la guerre, qui a modifié radicalement la fréquentation des salles des Libanais, mais surtout les centres cinématographiques de Beyrouth.

Ce site a pour ambition de faire revivre les salles détruites ou fermées de la Capitale, à partir d’images et de témoignages des cinéphiles du Liban, mais aussi de rendre compte des salles de cinéma actuelles et de leur fréquentation.


 

 

 

Bonne promenade !

 

Prof. André Bekhazi, Doyen de l’Alba :

C’était ma passion, le cinéma !

Je me souviens du Beyrouth des années 1960, quand, enfant, je rêvais devant les visages dessinés de Sofia Loren ou de Charlton Heston qui s’étalaient, immenses, sur les façades des cinémas aux noms merveilleux : Opéra, Roxy, Rivoli, Empire, Dunia… Quelques années plus tard, je suis devenu un vrai cinéphile. Il faut dire qu’à l’époque, aller au cinéma représentait une vraie sortie ! Nous, les adolescents, nous retrouvions sur la Place des Canons et il n’était pas question de rater un film, non seulement pour l’amour du septième art, mais aussi pour toute l’atmosphère qui auréolait ces salles sombres. Au cinéma, nous connaissions la moitié des gens dans le public.Quand les lumières s’éteignaient, nous nous aventurions à saisir d’une main moite la main de notre voisine, et si elle acceptait de la garder dans la sienne, nous étions transportés, nous sentions que nous avions conquis quelque chose…Et aujourd’hui,quel dommage, on voit que toute cette magie est perdue, c’était pourtant une chose très importante… C’est peut-être pour ça que j’ai retenu depuis toutes ces années le nom des salles de cinéma de Beyrouth, car,au fond, ce sont ces moments passés dans ces salles obscures qui symbolisent ma jeunesse. Le Centre-Ville attira au départ tous les cinémas et salles de spectacle. La première, l’Opéra,était un théâtre dans les années 1920. Le cinéma supplantant peu à peu les arts de la scène, la salle de théâtre fut transformée en salle de projection qui passait les premiers films muets de Charlie Chaplin. Je n’étais pas encore né, bien sûr, mais mes parents me l’ont raconté. Par la suite, la première salle à avoir été édifiée dans le quartier fut le très art déco Roxy, avec ses faux plafonds travaillés couleur argent, ses bas reliefs et son balcon. Il servait à l’occasion de théâtre pour accueillir les pièces égyptiennes et françaises. Ensuite, à partir des années 1950, les salles se mirent à foisonner. En tête apparut le Rivoli et ses mille cinq cent sièges, ses murs rouges, son balcon subdivisé en petites loges et surtout, son écran géant. Juste après lui, nous avons vu émerger l’Empire (à côté du Roxy), une salle qui ne projetait que des films de la 21th Century Fox. En face apparut le Métropole, qui proposait des films de la Metro Goldwyn Mayer. Ces deux salles étaient situées à proximité de l’école des frères et les étudiants bénéficiaient du prix spécial de cinquante piastres. Le jour où ces cinémas ont voulu imposer une augmentation de prix à une livre et 10 piastres, ce fut une révolution et les étudiants ont cassé les fauteuils à l’intérieur. En face de l’Empire, le Shaharazade programmait des films européens (en particulier italiens) et les films arabes. Ce cinéma et le Rivoli furent les premiers à proposer des films arabes, qui drainaient leur propre public. C’était magnifique, il nous suffisait de marcher un peu pour passer d’une salle à l’autre.

Et puis Le Dunia a ouvert ses portes avec un nouveau concept : une salle plus sobre (noire avec des panneaux d’insonorisation) mais qui a lancé le grand événement Cinérama. Je me rappelle très bien de la projection du film-catastrophe « Earthquake » un jour de 1956, le public qui regardait ce film en Cinérama et en stéréophonie a trouvé les effets saisissants, mais en réalité un vrai tremblement de terre a secoué Beyrouth à ce moment-là ! Un autre événement très important pour l’Alba s’est passé au Dounia, le fameux concert « La passion selon Saint-Jean » de Bach qu’Alexis Boutros a présenté durant la Semaine Sainte. Cinquante musiciens, deux chœurs de soixante-quinze personnes ont joué devant le Président de la République Camille Chamoun. (Il y a dans les archives une photo de Camille Chamoun et de sa femme montant les escaliers de la salle du Dunia pour assister à ce spectacle) Plus tard sont encore apparues les salles du Gaumont Palace, dans laquelle j’ai pu voir les films de Fernandel et des autres acteurs français de l’époque, et le Capitole, qui a eu l’idée d’installer un bar et possédait une grande et belle salle qui a joué durant des mois « The Sound of Music » à guichets fermés. C’est alors que le visage de Beyrouth a changé et que Hamra est devenu le nouveau lieu à la mode de la jeunesse aisée et éduquée. J’ai passé énormément de temps dans ce quartier ! La vie culturelle et festive y était foisonnante et variée, entre l’université américaine, le premier bowling et les cafés-trottoirs… Nous y avons donc vu pousser comme des champignons une série de nouveaux cinémas comme le Hamra, une grande salle en plan incliné mais sans balcon qui projetait les films de la MGM, puis Le Strand ou l’Edison qui projetait les même films que l’Empire un peu après leur sortie au centre-ville. Vinrent ensuite l’Eldorado qui fut construit par un célèbre architecte français, puis le Versailles dans le décor duquel Fairuz venait jouer ses spectacles musicaux. Les deux dernières salles à avoir ouvert furent le Manhattan, à la lisière des deux quartiers et à côté de l’Hôtel Phoenicia. C’est là que furent projetées les inoubliables films avec Omar Sharif : « Le Docteur Jivago » en 1965 ou « Mayerling » avec Catherine Deneuve en 1968. Le City Center (« Le Samadi », du nom de l’un de ses constructeurs), en forme d’œuf, et dont il reste encore aujourd’hui les vestiges au centre-ville, fut le premier espace de cinéma à s’exprimer en volumétrie mais sa durée de vie fut courte en raison de la guerre. Enfin, je garde une tendresse particulière pour le Starco, lui aussi à la lisière des deux quartiers, car c’était la salle la plus confortable.